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La Place Chénier, à Montréal, menacée par le pic des démolisseurs
Cégep du Vieux Montréal, dimanche 11 novembre 2007

La Place Chénier, à Montréal, menacée par le pic des démolisseurs

On apprenait récemment la vente par la Ville de Montréal au CHUM de la place Chénier, au coin des rues Saint-Denis et Viger. Le CHUM prévoit y bâtir des laboratoires. Érigée en 1895 en face du parc Viger, la place Chénier rend pourtant hommage à un grand chef patriote, mort héroiquement à la bataille de Saint-Eustache, le 14 décembre 1837. On s’attendrait à ce qu’un historien spécialiste des Rébellions lance les hauts cris pour dénoncer cette dilapidation de notre patrimoine. Et pourtant non. Cette annonce nous semble plutôt porteuse d’espoir, d’abord parce que l’errance semble le lot de la mémoire de ce pauvre Chénier, ensuite parce que le héros de la bataille de Saint-Eustache a, de toutes façons, toujours mérité mieux que cette place exsangue en surplomb d’une autoroute.

Or, si le docteur Jean-Olivier Chénier se bat jusqu’à la mort aux côtés des siens lors de la bataille du 14 décembre 1837, c’est après sa mort qu’il connaîtra ses mésaventures les plus étonnantes. Rappelons que l’évêque de Montréal avait dès 1837 prévenu que la sépulture chrétienne serait refusée à tous ceux ayant combattu les autorités britanniques. À Saint-Eustache, le corps de Chénier (une fois son cœur redescendu de la baïonnette où l’auraient traîné des soldats britanniques) fut donc enseveli dans l'enclos du cimetière réservé aux bébés morts sans baptême. En 1891, le maire de Saint-Eustache, le docteur David Marsil, fit exhumer le corps de Chénier dans le but de l'inhumer dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges de Montréal. Mais l'évêque de Montréal, Mgr Édouard-Charles Fabre, refuse d'en autoriser l'inhumation en terre bénite. Le docteur Marsil conserve alors les restes chez lui, dans une urne que son fils confiera, en 1924, à l'orfèvre Henry Birks, qui la gardera à son tour jusqu'en 1954 dans l'une de ses voûtes. En 1954, l'urne sera récupérée par la Société Saint-Jean-Baptiste. Finalement, en juillet 1987, avec le consentement de l'Église, le corps de Chénier est inhumé dans la partie bénite du cimetière de Saint-Eustache.

L’histoire du monument n’est pas moins épique. Cinquante ans après sa mort, rien au Québec ne rappelait la mémoire du Martyr de Saint-Eustache. En 1887, la Société Saint-Jean-Baptiste avait donc levé une souscription afin de lui ériger un monument. Or, le projet souleva un tollé à Saint-Eustache, où une partie de la population s’objectait à ce qu’on élève ainsi une statue à un rebelle ayant tourné le dos à la Reine et à son Église. Pis encore, aucun fondeur au Canada n’accepta de réaliser la statue de crainte de sembler appuyer la commémoration d’un « traître ». Finalement, la statue sera coulée à Salem, en Ohio, où on ne partage pas les mêmes scrupules, et plantée là où elle est toujours, devant le parc Viger. En 1974, une autoroute souterraine est construite sous la statue de ce pauvre Chénier et le fameux parc Viger, autrefois un havre de verdure et de civilité, cède la place à une œuvre bétonnée sentant fort l’urine et plus guère fréquentée que par la gente itinérante.

Combien de fois, avec des groupes de touristes et d’étudiants, ai-je moi-même attiré leur l’attention sur la dérisoire situation de la place Chénier, qui existe bien depuis 1895, mais qui a depuis vu tout autour d’elle le quartier se transformer en désert autoroutier. Résultat : plus personne ne sait où est cette place Chénier. C’est donc afin d’éviter le pire que la place soit détruite et la statue remisée, qu’on veut bien faire preuve d’ouverture et bien montrer que la préservation du patrimoine n’est ni passéiste ni passive. Soit. Qu’on déménage Chénier et sa place – il s’y entend d’ailleurs assez bien en ce domaine – , mais de grâce, qu’on lui trouve à Montréal un emplacement qui lui soit plus digne, d’où il puisse être vu et d’où sa contribution puisse être mieux reconnue. Surtout, qu’il y ait des enfants autour de lui et qu’ils se demandent qui donc est ce monsieur avec un fusil qui pointe vers l’avant comme pour nous inviter à ne pas reculer.
 

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